Du mépris du peuple à la menace populiste

Télérama du 27 avril 2002, entretien avec Emmanuel Todd

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Les politiques ont négligé le monde ouvrier, les médias l'ont présenté comme improductif et finissant.  Aujourd'hui, cet électorat se venge, nous explique Emmanuel Todd.  Et la gauche n'enrayera cette dérive qu'en prenant en compte ses aspirations.

Démographe, anthropologue ,spécialiste des structures familiales, Emmanuel Todd, 50 ans ("l'âge médian", pour parler comme lui, de l'électorat français actuel), a marqué la campagne de 1995.  Sa note, rédigée pour la Fondation Saint-Simon sur "le malaise politique français"- Le Monde lança l'expression "fracture sociale" pour la résumer -, devait inspirer la stratégie victorieuse de Jacques Chirac.   Aujourd'hui, l'exaspération de la "fracture sociale" aboutit à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle.  Emmanuel Todd, par-delà les récupérations électorales et les sursauts civiques, s'accroche à cette conviction : notre démocratie qui maintient dans son angle mort les classes pauvres, considérées comme inutiles ou dangereuses, n'a pas grand avenir ; notre société doit savoir se regarder en face, en procédant notamment à une lecture judicieuse des études et des sondages...

Télérama : Quelle analyse faites vous de ce premier tour de la présidentielle ?

Emmanuel Todd : Les résultats de la gauche sont catastrophiques du fait de la fragmentation et des divisions, la droite républicaine subit une importante perte de voix, l'abstention a de surcroît vidé ces deux forces de leur substance tout en renforçant une extrême droite terriblement mobilisée et ayant fini par "bouffer" l'électorat ouvrier.

Pour comprendre quelle mise rafle le président du Front national, il faut remonter à 1995.  Jacques Chirac s'était alors lancé dans une campagne audacieuse avec la fracture sociale, qui balayait Balladur en évoquant l'exclusion et en faisant appel au peuple.  Cette campagne avait eu le mérite d'évoquer le vrai socle de la société française : un milieu populaire encore constitue d'ouvriers - des hommes pour une écrasante majorité - et d'employés - des femmes pour une écrasante majorité -, souvent mariés ensemble.  Au second tour, 43 % de ces voix s'étaient reportées sur Jacques Chirac, ce qui est extraordinaire pour un candidat de droite.  Une fois élu, le président s'est assis sur tous ses thèmes de campagne pour mener une politique conformiste et orthodoxe, avant de procéder à la dissolution ahurissante de l'Assemblée, en 1997.  Le résultat, nous l'avons vu dimanche : les électeurs ont refusé le face-à-face annoncé entre une gauche revenue aux affaires par hasard ou par défaut et cette droite qui n'a pas su inventer un autre candidat que Chirac, sur lequel pèse un terrible soupçon.  Et comme d'habitude les sondeurs d'opinion, les journalistes et les politiques n'ont pas vu venir le vote Le Pen.

Télérama : Comment expliquez-vous les erreurs d'appréciation des sondages ?

Emmanuel Todd : On sait pertinemment que les sondages dont se repaissent les précampagnes pour occuper le terrain avant que les principaux candidats ne se déclarent ne veulent rien dire. Ils vont chercher l'opinion là où elle est déjà élaborée, c'est-à-dire dans les 50 %  "supérieur" de la société, chez ceux qui se trouvent en état permanent d'éveil politique, qui ont une opinion sur tout à tout moment, lisent les quotidiens nationaux et les hebdomadaires haut de gamme, savent analyser les informations...

Télérama : S'agit-il d'une image hémiplégique de l'opinion ?

Emmanuel Todd : On pourrait parler de sondage censitaire, comme il existait, sous la monarchie de Juillet, le suffrage censitaire.  Voilà pourquoi, avant la présidentielle de 1988, on nous annonça la victoire de Raymond Barre.  On vit le résultat. En 1995, c'est Balladur qui devait l'emporter.  Idem.  Début 2002,  Jean-Pierre Chevènement était sacré  "troisième homme" : il bénéficiait simplement d'un effet passager de séduction auprès des classes moyennes.  Enfin dimanche, ce fut donc l'irruption du masqué : le vote FN.

Pourtant les sondeurs d'opinion sont compétents : ils savent qu'un tel biais existe, qu'ils ont un problème de gestion des échantillons ouvriers.  Et, a priori, rien n'interdirait un usage politique ou médiatique intelligent de ces sondages imparfaits.  En 1995, la stratégie électorale de Jacques Chirac s'était précisément bâtie en pariant sur ces milieux populaires, en sachant qu'ils ne s'étaient pas exprimés dans les sondages qui mettaient l'actuel président à 12 % et Balladur à plus de 20 %. Comme à la chasse, il ne faut pas tirer sur le canard, mais devant. en tenant compte de sa trajectoire.

Cela dit, l'absence de sondages serait pire que leur mauvais usage.   Au XIXème siècle et au début du XXème siècle, l'opinion n'était constituée que par les éditorialistes, qui ne représentaient qu'eux-mêmes.  Le sondage censitaire m'apparaît quand même moins pire que l'oligarchie à l'état pur !

Télérama : Comment s'explique la persistance de cette vision biaisée de la société française chez les sondeurs ?

Emmanuel Todd : Même si la politique est leur vitrine, les instituts de sondage ne s'intéressent en fait qu'au marketing, qui les nourrit.  Toute leur activité est destinée à cibler les hauts revenus (cadres supérieurs ou professions libérales), potentiellement les plus gros consommateurs.  Cette attention particulière aux 20 % (ce n'est même plus les 50 %) supérieurs de la structure sociale a fini par contaminer tous les sondages, y compris donc les sondages politiques.

Télérama : Dans quelle mesure les médias prennent-ils le relais ?

Emmanuel Todd : De la série télévisée au journal du soir, on parle des classes moyennes ou selon leur point de vue.  Les ouvriers n'apparaissent que lorsqu'ils sont virés de chez Moulinex.  On ne les voit jamais comme la force productive dont dépend la richesse de ce pays, mais de plus en plus comme du surnuméraire encombrant dont il faut bien se débarrasser.  La France a produit une culture du mépris du peuple qui mériterait analyse ! Le summum fut atteint lors du référendum sur l'adoption du traité de Maastricht, en 1992, où une élite éclairée, ayant forcément raison, montrait le chemin de l'Europe à un peuple rétif et borné !

Télérama : Peut-on parler de blessure narcissique et politique, chez les 50 % laissés pour compte ?

Emmanuel Todd : Ils ont subi les conséquences de la globalisation économique, de la destruction d'une partie du tissu industriel, et l'on a refusé aussi de comprendre ce qu'impliquait l'immigration pour ces 50 % "inférieurs". Ce sentiment d'abandon a fini par produire une aliénation de l'électorat ouvrier, qui s'est mis à voter à l'inverse de ses intérêts réels.  En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, pays anglo-saxons où les valeurs d'égalité sont faibles, la classe ouvrière est aussi en passe d'être liquidée.  Or elle se sent déchue mais coupable - c'est peut-être un héritage du protestantisme.  En France, la classe ouvrière ne meurt pas sans hurler.  Le vote en faveur de Le Pen submerge notamment toute la façade méditerranéenne. C'est-à-dire une région imprégnée de vieille culture révolutionnaire, rouge, égalitaire.   Nous assistons là à un niveau d'incrustation qui rappelle les bastions du PCF d'autrefois.  Le retournement est complet et nous sommes au bout d'un processus, dont la victime ultime est le PS.

Dorénavant, soit la gauche se redéfinit et réussit à convaincre à nouveau le monde ouvrier qu'elle représente ses intérêts et qu'elle les défendra en cas de victoire, qu'elle sortira du dogme économique libéral bien pensant pour oser penser en termes de "protection économique", soit le populisme l'emportera pour de bon, avec son cortège de dérives coléreuses et d'électeurs aliénés saisis par le plaisir de faire le pire : une sorte de tibérisme à l'échelle nationale! Préférer l'escroc, voire maintenant le "salaud", pour adresser un pied de nez ou un bras d'honneur aux gens corrects...

Télérama : Vous semble-t-il possible de renverser la vapeur ?

Emmanuel Todd : Il faudra donc qu'une nouvelle gauche se détache de l'oligarchie dominante, mais cela ne suffira pas à l'échelle de la France.  Les règles du jeu, mondiales, sont fixées aux Etats-Unis de manière active ; au Japon et en Allemagne de façon passive.  Or le cycle de la révolution Libérale, qui eut son prophète en Milton Friedman et connut son apogée avec Ronald Reagan et Margaret Thatcher, touche sans doute à sa fin. L'une des inconnues, c'est l'attitude des allemands.  S'ils retournent explicitement au rôle régulateur de l'Etat, le monde basculera ! Et cela a peut-être commencé : les projets d'Airbus militaire et du satellite européen de surveillance Galileo sont un début de politique budgétaire européenne, même si personne ne s'aventure à l'appeler ainsi...

Télérama : Tandis que se tisse cette Europe, les nations se défont aux yeux de certains, qui crient au danger communautariste.  Qu'en pensez-vous ?

Emmanuel Todd : Dans certaines sociétés européennes, les phénomènes communautaires sont réels.   En Grande-Bretagne, par exemple.  Mais cela commence avec les Anglais eux mêmes, qui ont une aptitude naturelle à la segmentation culturelle: les ouvriers et les bourgeois ne parlent déjà pas la même langue ! Dans un monde pareil, des communautés pakistanaise, antillaise, ont pu se constituer à côté des Ecossais ou des Gallois.  En Allemagne, c'est plus ambigu : même si les Turcs connaissent une ségrégation, l'exigence d'assimilation et de réduction des différences est plus forte qu'en Grande Bretagne.  Dans ces deux pays, les musulmans ont un niveau d'endogamie extrêmement élevé (c'est-à-dire qu'ils se marient très peu avec l'univers environnant) et ont une forte pratique religieuse.

Au contraire, ce qui caractérise la société française, c'est une certaine incapacité à générer des communautés.  La communauté maghrébine en France est typiquement très peu organisée, avec une pratique religieuse relativement faible et des réseaux associatifs peu puissants. Mais le taux des mariages mixtes des filles d'immigrés en France est élevé (25 %), comparé à celui des Turques en Allemagne (2 %) et des Pakistanaises en Grande-Bretagne (pratiquement nul).

Télérama : Comment réagissez-vous au discours sécuritaire qui montre ces Populations du doigt ?

Emmanuel Todd : Pointer le fait que les Maghrébins sont surreprésentés dans les chiffres de la délinquance, c'est soulever un truisme: cela est vrai de tous les immigrés à toutes les époques, parce que le déracinement produit toujours des pathologies sociales.   Les Italiens, dans les années 20, avaient un taux d'homicide bien supérieur à celui des Maghrébins d'aujourd'hui, beaucoup mieux socialisés à la non-violence de la société européenne actuelle...

Quand je traverse, dans de plus en plus de régions françaises, la paix de centres villes déserts offerts à des retraités proprets, je me sens dans la perfection d'un univers en sous-fécondité ! Alors je pense au 93, à la Seine-Saint Denis, avec son désordre, ses gosses de couleurs mélangées si mal élevés.  Et je me dis que, si la France survit en 2050, ce sera grâce au 93 et non à ces villes de province moribondes emplies de vieillards.  Ce que nous percevons comme des phénomènes de désorganisation, de souffrance et de régression sont en fait les véritables manifestations de la vie; des lieux sans problème viendra la mort de la société française !

Propos recueillis par Antoine Perraud

Photos : Ollivier Roller pour Télérama